Pourquoi il faut voter OUI à l’initiative “Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse”

Je vous ai parlé par trois fois des votations du 13 juin, en me focalisant sur les initiatives écoresponsables.

La première fois, c’était ici, à propos de la campagne des opposants, la deuxième fois, un coup de gueule, c’était là, à propos de la “prise en otage” des femmes, toujours dans la campagne des opposants, et la troisième fois, c’était ici, où j’expliquais pourquoi il fallait voter OUI à l’initiative dite “Eau propre”.

Dans ce dernier article, je vous disais que j’allais, ce vendredi, vous parler de la deuxième initiative écoresponsable intitulée: Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse.

Je tiens parole, et, pour ce faire, permettez-moi de commencer par vous faire lire le court texte de l’initiative.

Initiative populaire fédérale ‘Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse’

Initiative populaire fédérale ‘Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse’

La Constitution1 est modifiée comme suit:

Art. 74, al. 2bis

2bis L’utilisation de tout pesticide de synthèse dans la production agricole, la transformation des produits agricoles et l’entretien du territoire est interdite. L’importation à des fins commerciales de denrées alimentaires contenant des pesticides de synthèse ou pour la production desquelles des pesticides de synthèse ont été utilisés est interdite.

Art. 197, ch. 122
12. Disposition transitoire ad art. 74, al. 2bis

1 La législation d’application afférente à l’art. 74, al. 2bis, entre en vigueur dans les dix ans à compter de l’acceptation de cette disposition par le peuple et les cantons.

2 Le Conseil fédéral édicte provisoirement les dispositions d’exécution nécessaires par voie d’ordonnance en veillant à assurer une mise en oeuvre progressive de l’art. 74, al. 2bis.

3 Tant que l’art. 74, al. 2bis, n’est pas totalement mis en oeuvre, le Conseil fédéral ne peut autoriser provisoirement les denrées alimentaires non transformées contenant des pesticides de synthèse ou pour la production desquelles des pesticides de synthèse ont été utilisés que si elles sont indispensables pour repousser une menace fondamentale pour les hommes ou la nature, notamment une pénurie grave ou une menace exceptionnelle pesant sur l’agriculture, la nature ou les hommes.

1 RS 101
2 La numérotation définitive de la présente disposition transitoire sera fixée par la Chancellerie fédérale après le scrutin.

Avant de parler du texte de l’initiative, permettez mois de situer le contexte.

Les pesticides sont partout, ils nuisent à la biodiversité, ils nuisent à nos eaux, à nos terres, ils nuisent à notre santé.

L’exemple des pommes suisses dans l’agriculture conventionnelle

Ce qui m’a définitivement ouvert les yeux, c’est un reportage du magasine de la télévision suisse romande que vous pouvez regarder sur le site de Play RTS intitulé “Les pommes suisses, un cocktail de pesticides“.

Pour eux qui n’auraient pas le temps de le voir, je vous propose le résumé donné par la RTS elle-même.

Les pommes: un cocktail de pesticides?

La pomme: difficile de faire plus suisse! Un fruit que l’on veut. Et cette pomme on la veut toujours plus chatoyante, plus ronde, plus lisse, en un mot parfaite. Cette exigence a un revers: la plupart des pommes vendues en Suisse sont traitées avec des pesticides de synthèse pour répondre aux demandes des consommateurs et de la grande distribution. Ces pulvérisations à grande échelle, répétées une bonne vingtaine de fois entre mars et septembre, laissent des résidus dans l’environnement, avec des effets désormais visibles sur la faune et la flore. En revanche, leur impact sur la santé humaine est encore mal connu. ABE a voulu savoir ce que l’on croquait à pleines dents en testant une trentaine de pommes vendues en Suisse. Les résultats ne sont pas toujours rassurants.

Il ressort aussi de ce reportage que les pesticides se retrouvent non seulement dans la peau de la pomme, qu’ils y sont toujours présents si on lave, et pire, qu’ils sont présents dans le fruit même si on la pèle.

Pensez, 20 pulvérisations, ça laisse des traces, pas seulement chez les voisins des vergers traités, mais aussi dans le fruit lui-même, bien sûr.

Lorsque j’ai vu ce reportage en 2016, j’étais responsable (entre autres choses, hein!) depuis des années, d’organiser une disitribution de pommes sur trois semaines pour les élèves de mon école, une promotion de ce fruit organisées par les maraîchers vaudois: 15 pommes (5 par semaine) pour 5 francs suisses par enfant.

Le choc après le visionnement de ce reportage: et si depuis des années, nous qui croyions bien faire en donnant des fruits sains à nos enfants, nous leur faisions, sans le savoir, plutôt du mal?

Ni une ni deux, j’ai téléphoné à mon fournisseur pour savoir s’il pouvait nous proposer du bio, ce qu’il n’a pas pu faire.

Je l’ai donc quitté (avec regret parce que je l’appréciais beaucoup) et suis passé au bio.

J’ai trouvé un fournisseur bio un peu plus cher qui a poussé l’éthique jusqu’à hésiter quelques jours de répondre favorablement à ma proposition parce qu’il pensait que livrer à 30 kilomètres de son lieu de production n’était pas très écoresponsable, mais qui a fini par accepter parce qu’il trouvait l’initiative de notre école plus qu’intéressante.

J’ai averti les parents des 1’300 élèves que les pommes seraient désormais bio et que l’abonnement restait au même prix, mais pour deux semaines seulement.

Nous n’avons eu que des échos positifs, voire enthousiastes, et tant les enfants que les enseignants ont tous été enchantés et étonnés du goût de ces nouvelles pommes juteuses et simplement délicieuses.

Je ne dis pas qu’elles l’étaient parce que le fruit était bio, mais simplement parce que la sorte de pommes était géniale (je confirme). Juste pour préciser à ceux qui doutaient encore qu’un fruit bio n’est pas forcément repoussant.

Depuis 2016, nous continuons notre action “Pommes à la récréation” avec le même fournisseur bio et j’ai la conscience tranquille.

L’exemple du film sur Arte “Gluten, l’ennemi public”

Ne pensez pas que je suis complètement à la ramasse: je sais bien que le gluten n’est pas un pesticide.

Il n’empêche, le film “Gluten, l’ennemi public” diffusé sur Arte il y a quelques semaines est édifiant par rapport aux pratiques de l’agriculture conventionnelle.

Alors oui, je veux bien qu’en Suisse, l’on ne pulvérise pas les cultures 15 jours avant la récolte de glyphosate, comme on le fait au Canada, mais pour le reste, l’agriculture conventionnelle dans notre pays est concernée par ce reportage.

La situation n’est plus tenable, je le répète, pour notre biodiversité, pour notre santé, pour la qualité de nos eaux et de nos terres.

Les agriculteurs, les premiers concernés

Quand j’écris plus haut que ces pesticides de synthèse sont mauvais pour la santé, les premiers concernés sont les agriculteurs qui les pulvérisent.

Dans un article du Matin Dimanche du 9 mai 2021,

Le Matin Dimanche du 9 mai 2021, Sylvain Besson, Fanny Giroud, Roland Gamp

Les agriculteurs sont, comme vous pouvez le lire, touchés en première ligne.

Alors, bien sûr, je me pose la question du pourquoi ils ne se protègent pas…

La réponse est donnée le lendemain dans le journal du même éditeur, 24 heures, par Michel Darbelay, de l’Union Suisse des Paysans: à la question “Avez-vous vu des agriculteurs qui ne se protègent pas assez de vos propres yeux?”:

Je l’ai vu, évidemment. Il y a vingt-cinq ou trente ans, on n’avait pas conscience de tout ça. J’étais en apprentissage agricole. On nous en parlait. Mais c’était alors normal de manipuler ces produits sans gants, sans protections respiratoires. On n’avait pas de matériel de protection, on n’avait pas de cabines sur les tracteurs. Des gens ont donc pu inhaler ces produits. Aujourd’hui, on a une cabine avec filtre au charbon actif, des combinaisons. Mais dans les vignes, si on traite avec une combinaison en scaphandre, on est mal vu. Ça pousse certains à ne pas se protéger assez.

24 heures du 10 mai, Sylvain Besson

À propos de l’initiative elle-même

Image: PublicDomainPictures de Pixabay

L’initiative a le mérite d’être clair.

D’ici 10 (dix!) ans, les pesticides de synthèse doivent être interdits en Suisse.

L’utilisation de tout pesticide de synthèse dans la production agricole, la transformation des produits agricoles et l’entretien du territoire est interdite. L’importation à des fins commerciales de denrées alimentaires contenant des pesticides de synthèse ou pour la production desquelles des pesticides de synthèse ont été utilisés est interdite.

Quelque part, cette initiative est plus directe et moins compliquée à comprendre que l’initiative “Eau propre”.

Elle a pour elle un argument fort: les agriculteurs seront protégés par le fait que les importations seront régies aux mêmes contingences que celles imposées dans notre pays.

C’est un truc qui m’a toujours rendu fou en Suisse, un exemple parmi tant d’autres: les œufs (bio ou pas) répondent à un certain nombre de normes pour la protection des poules, interdisant notamment les batteries, ce qui est une très bonne chose.

Il est évident que ces normes ont un coût qui doit être reporté sur les œufs.

Or, que trouve-t-on ans nos magasins?

Des œufs suisses valant (ce sont des exemples) 3.60 francs la demi-douzaine, et des œufs d’un pays voisin ne répondant pas du tout aux mêmes normes pour 2 francs pour ce qui semble être la même barquette.

C’est tout simplement scandaleux, si j’étais paysan, je deviendrais fou.

Eh bien cette initiative règle le problème.

Elle en pose évidemment un autre: nos traités de libre-échange devront être revus.

Nous avons dix ans pour y parvenir.

Une agriculture sans pesticides de synthèse est déjà possible aujourd’hui : plus de 8000 exploitations biologiques qui n’utilisent pas de pesticides de synthèse et qui sont rentables en sont la preuve. Avec notre initiative, nous renforçons l’agriculture écologique et équitable, car l’interdiction s’applique aussi bien aux produits nationaux qu’aux produits importés. En outre, au cours de la période transitoire de dix ans, la Suisse aura suffisamment de temps pour devenir une vitrine de l’agriculture saine et durable grâce à la recherche et au développement. De cette manière, nous créerons des conditions équitables pour nos agriculteurs et toutes les couches de la population auront accès à une alimentation saine et abordable.

Argumentaire des initiants à l’initiative “Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse”

Je l’ai déjà écrit à propos de l’initiative “Eau propre”: nous n’avons de toute façon pas le choix.

Tôt ou tard, nous devrons aller vers l’abolition de ces pesticides de synthèse, et même en acceptant l’initiative dont il est question aujourd’hui, il faudra dix ans pour y arriver, c’est à la fois peu et beaucoup.

Il a été scientifiquement prouvé que l’environnement, les animaux et les plantes souffrent énormément de l’utilisation de pesticides de synthèse: le nombre d’insectes a chuté de près de trois quarts en une seule génération, les cours d’eau ont été empoisonnés, les sols sont devenus de plus en plus infertiles et des colonies d’abeilles entières ont disparu. Les pesticides de synthèse entrent dans les cycles naturels par l’air et l’eau, détruisant des écosystèmes entiers. Avec notre initiative et le Oui à l’interdiction, nous voulons mettre fin aux effets massifs de ces poisons sur notre environnement, arrêter la mort des insectes, mieux protéger l’eau et ainsi assurer la base de l’existence des générations futures.

Argumentaire des initiants à l’initiative “Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse”

Les réponses aux questions que vous vous posez

Le site des initiants de l’objet mis en vote le 13 juin vous propose toutes les réponses aux questions que vous pouvez vous poser sur cette initiative.

Vous pourrez les retrouver ici.

À noter que Bio Suisse recommande le OUI à cette initiative.

En conclusion

Je suis bien évidemment conscient que cette initiative et celle dont je vous ai parlé vendredi passé impliquent des changements importants pour les agriculteurs.

Ils sont pourtant indispensables pour la survie de notre espèce et de la biodiversité.

Tous les métiers subissent de gros changements: je peux vous dire qu’être enseignant il y a 20 ans et être enseignant aujourd’hui sont deux professions presque entièrement différentes.

L’agriculture a évolué elle aussi, mais elle ne peut passer à côté de la révolution à venir.

Que ces initiatives passent ou pas, elles montreront qu’une bonne moitié de la population veut un changement drastique des modes de culture.

Et je ne compte pas dans cette moitié ceux qui voteront NON parce qu’ils auront été convaincus par une campagne massive des opposants aux initiatives.

Beaucoup d’entre eux voudraient que ces produits ne soient plus utilisés chez nous mais ne veulent pas brusquer les agriculteurs.

Oui, de toute manière, les choses vont changer, mais le temps presse, raison pour laquelle je voterai OUI à cette initiative.

Image de couverture: PublicDomainPictures de Pixabay